
Comment apprendre à dessiner sans être empêché
de créer ?
Rencontre avec Robert Combas
Propos recueillis par Daniel Mary.
Encore collégien, Robert Combas est poussé par son père
vers l’école municipale des beaux-arts de Sète, puis
vers l’École nationale des beaux-arts de Montpellier.
Au lieu delui apprendre à dessiner,
cette scolarisation artistique l’empêche de créer. Son
« témoignage » nous situe exactement au coeur de cette
situation,
au moment où se produit un « déclic » qui le pousse
à renouer avec sa production d’enfant.
Il a la chance, avec un groupe de très jeunes artistes, de pouvoir
exposer dans l’appartement du critique d’art Bernard Lamarche-Vadel
qui,
avant de déménager, leur prête ses murs pour l’exposition
« Finir en beauté » (1981). Ben y avance le label de
« figuration libre » qui
épinglera l’attitude de refus des apprentissages classiques
et de l’histoire de l’art au profit d’une création
spontanément
inspirée la culture populaire (bande dessinée, graffiti, groupesmusicaux...).
Ce qui n’empêche pas aujourd’hui Robert Combas de s’approprier,parmi
d’autres, les productions classiques des écoles des beaux-arts
que l’on aura un
peu de peine à reconnaître...
Dans les écoles des beaux-arts, il y a eu de grands changements pendant
les années qui ont suivi 68. Il me semble que j’en ai fait
un peu les frais. Par exemple, on a abandonné le dessin d’après
les moulages de bustes et on l’a remplacé par quelque chose
qui était encore plus chiant : un morceau de bois entouré
d’un chiffon et posé par terre… Titus-Carmel, vous connaissez
? On a simplement changé de dogme et c’était pire, presque
stalinien, le dessin d’un seul homme avait pris le pouvoir sur les
bustes. Aujourd’hui, ça ne me ferait plus la même chose…
et là c’est moi qui me réapproprie ces dessins de bustes.
Je viens de faire toute une série de « tatouages académiques
» sur des récupérations d’anciens dessins d’élèves
des Beaux-Arts dont j’ai fait mes nouveaux modèles… J’ajoute
une personnification. Il y a plusieurs dessins d’antiques… je
ne connais pas le nom de tous les personnages. En voici un, par exemple,
qui n’est pas mal. D’un ensemble de travaux de format sensiblement
raisin, montés sous un cache biseauté, protégés
par une vitre et encadrés avec soin par un bois naturel, Robert Combas
sort cette oeuvre énergique d’où l’antique du
dessous n’a plus aucune chance de ressortir,
encore que...Si je n’ai jamais été un élève
très bon, j’avais une idée de la valeur du travail.
À 20 ans,j’étais un élève honnête,
avec un sens réel de l’honnêteté.À la fin
de mes deux premières années à l’École
nationale des beaux-arts (à Montpellier), j’ai eu un déclic.
Si les dessins que je venais de faire pendant ces deux ans ne m’avaient
pas servi à grand-chose – ils m’empêchaient même
de créer –, tous les dessins que je faisais quand j’étais
petit, à l’école où je dessinais tout le temps,
ça, c’était mon avenir. À partir de la 6e, je
n’apprenais plus… c’était un travail devenu automatique
mais c’était un travail énorme ; j’en faisais
tous les jours il y avait beaucoup de thèmes, je faisais des groupes
de rock…. J’enai vu d’un seul coup tout l’intérêt.
Avant d’être « à temps complet » aux Beaux-Arts
de Montpellier, j’avais suivi des cours le jeudi puis le jeudi et
le samedi aux Beaux-Arts municipaux de Sète. Quand même, à
Sète, ils avaient Art-Press et même si le vocabulaire de la
revue m’énervait un peu en me passant au-dessus de la tête,
je comprenais qu’il y avait des choses beaucoup plus difficiles que
ce qu’on nous faisait faire. Annette Messager… Boltansky ! Le
père qui faisait des photos… Mon père faisait des photos,
sérieusement ! avec un petit appareil de rien du tout. Aujourd’hui,
tout le monde a des appareils de professionnels. Lui, c’était
un appareil tout simple… mais, avec Boltansky, élever un style
d’amateur et en faire de l’art… !
À Montpellier, je ne sais pas encore comment j’ai pu réussir
à passer en troisième annéedes Beaux-Arts, mais en
tous cas là, ça a été comme une porte de paradis
qu’on ouvre. On te laissait presque faire tout ce que tu voulais,
le prof venait à peu près tous les trois mois… Enfin…
Tout n’était pas pour autant simple, il y avait des choses
qui coûtaient cher. Mes parents n’étaient pas riches,
mon père a dû faire face quelquefois au chômage. J’ai
pu avoir une bourse. Il m’a quand même fallu un an pour arriver
à prendre la décision de faire un grand format. Cette année-là
il fallait choisir deux matières. J’avais pris gravure et peinture.
La gravure n’était pas du tout « libre » en tant
que technique et ce
sont malgré tout les gravures qui m’ont appris à me
libérer, plus qu’en peinture. C’était sur du laiton,
en noir et blanc… Mais j’ai appris à faire une image
qui n’était pas de la BD. Et puis je me suis approprié
un grand format, j’ai fait au fusain un travail en deux parties de
2 mètres sur 2, l’une avec des toits, l’autre avec une
fenêtre… L’année suivante, j’ai pu vraiment
faire de la peinture en couleurs. J’étais tout seul dans l’atelier.
Les autres ne venaient pas, il y en avait qui devaient travailler chez eux.
Les Beaux-Arts « filaient » un peu de peinture et de toile ;
les châssis, cela ne me souciait
pas, je pouvais m’en passer. Et puis surtout, un jour, un représentant
de chez Lefranc et Bourgeois est venu apporter des échantillons gratuits
aux diplômables et, comme j’étais le seul…Le dessin,
la peinture… Je n’ai jamais été très «
pinceau ». Je fais une peinture très dessinée.
En fait, je pose des taches de couleurs que j’entoure de dessins.
Des gens croient que je dessine d’abord et que je fais du coloriage,
c’est tout le contraire : la couleur est là d’abord…
C’est un peu comme pour le vitrail. J’en ai d’ailleurs
fait deux. Il y en a un qui est au musée d’Art moderne : Le
Dormeur du val d’après Rimbaud ; l’autre doit être
par là… Mais avec le vitrail, ce n’est tout de même
pas pareil, il y a toutes ces pièces
d’assemblages qui créent des masques, des ruptures… Sur
les couleurs peintes, je peux revenir avec d’autres couleurs comme
ici : de la peinture « pour tissus » posée directement
avec le tube, en partie dessin, elle peut retravailler la première
couche de couleurs
et elle apporte un relief. C’est aussi avec cette peinture pour tissus
que j’ai fait les « tatouages » sur les bustes et beaucoup
d’autres choses.
Là, j’ai préparé une plaque de lino que j’ai
gravée… Ici, j’ai utilisé la technique du monotype,
c’est encore la couleur d’abord, sur un support intermédiaire,
puis le dessin est gratté et, au tirage sur papier avec une petite
presse, le dessin et la couleur sortent ensemble… Là, ce sont
des dessins sur photos. Ça peut poser des problèmes si le
photographe est connu et s’il reconnaît sa photo. Moi, quand
j’ai fini, on ne reconnaît plus grand-chose… mais Rancillac,
par exemple, a dû payer des frais très élevés
avec un photographe qui a fait valoir ses droits. Il faudrait aussi qu’on
parle du modèle, du modèle vivant. Cet été,
j’ai travaillé dans un
atelier de l’école des Beaux-Arts d’Avignon. Il y avait
des modèles qui venaient poser, mais c’était complètement
« froid », figé. Il n’y a plus de modèles
que pour les photographes et il faut voir ce que les photographes arrivent
à obtenir de leurs modèles. Pour unpeintre, ce n’est
pas pareil et ça pose de vrais problèmes… surtout quand
il est marié…
